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Full text of "Lettre de J.J. Rousseau citoyen de Geneve, a Monsieur de Voltaire, concernant le poeme sur le desastre de Lisbonne"

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m  I 


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in  2010  with  funding  from 

Universityof  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lettredejjrousseOOrous 


LETTRE 

P  E 

J.  J.   ROUSSEAU 

CITOYEN  DE  GENEVE, 

A       MO  N  S  X  E  V  R 

DE  VOLTAIRE, 

Concernant    le     Poème    sur    le 
Desastre    de    Lisbonne, 

PAR     M.    DE    VOLTAIRE, 

Lequel  Poe  me  ejl  infère  ici. 


*XXXX* 


M  D  C  C  LXIV. 


^^^>K^^^^^x)^^^^X^^ 


LETTRE 

D  E 

J.  J,   ROUSSEAU 

CITOYEN  DE  GENEVE, 

A      Mo  X  S  I  E  V  K 

DE  VOLTAIRE. 

Du  18.  Aottft  \T)6, 

VOS  derniers  poèmes,  Monfieur, 
me  font  parvenus  dans  ma  foli- 
tude  ,  &  quoique  tous  mes  amis  con- 
noiiïènt  Pamour  que  j'ai  pour  vos  écris? 
je  ne  fais  de  quelle  part  ceux-ci  me 
pourroient  venir ,  à  moins  que  ce  ne 
foit  de  la  vôtre.  J'y  ai  trouvé  le  plai- 
fir  avec  rinflruction,  &  reconnu  la  main 
du  maitrc?&  je  crois  Vous  devoir  re- 
A  mercier 


*  J.  J.  RoussiÀa 

mercier  à  la  fois  de  l'exemplaire  &  de  Pou- 
Vrage.  Je  ne  vous  dirai  pas  que  tout  m'en 
paroifiTe  également  bon,  mais  les  cho- 
fes  qui  m'y  déplaifent  ne  font  que  m'im- 
pofer  plus  de  confience  pour  celles  qui 
me  tranfportent.  Ce  n'eft  pas  fans  pei- 
ne que  je  défends  quelque  fois  ma  rai- 
fon  contre  les  charmes  de  votre  pcëje  ; 
mais  c'eft  pour  rendre  mon  admiration 
plus  digne  de  vos  ouvrages,  que  je  m'ef- 
force de  n'y  pas  tout  admirer. . 

Je  ferai  plus,  Monfieur ;  je  vous  di- 
rai fans  détour  non  les  beautés ,  que  j'ai 
crû  fentir  dans  ces  deux  poèmes ,  la  tâ- 
che effrayeroit  m£  penfée ,  ni  même  les 
défauts  que  remarqueront  peut-être  de 
plus  habiles  gens  que  moi  \  mais  les  dé- 
plaifirs  qui  troublent  en  cet  infiant  le 
g)ût  que  je  prenois  à  vos  leçons,  6c 
je  vous  le  dirai  encore ,  attendri  d'une 
première  lecture ,  où  mon  cœur  écou- 
toit  avidement  le  vôtre,  vous  aimant 
com  ne  m:>n  frère,  vous  honorant  com- 
me mon  nuitie»  ma  flattant  enfh  que 

vous 


a  Mit.  de  Voltaire,       $ 

vous  reconnoitrez  dans  mes  intentions 
la  franchife  d'une  ame  droite,  &  dans 
mes  difcours  le  ton  d'un  ami  de  la  vé- 
rité qui  parle  à  un  philofophe. 

D'ailleurs  plus  votre  fécond  pcême 
m'enchante,  plus  je  prends  libiement 
parti  contre  le  premier;  car  fi  vous  n'a- 
vez pas  craint  de  vous  oppofer  à  vous 
même  ,  pourquoi  craindrois  -  je  d'être 
de  votre  avis  ?  Je  dois  croire  que  vous 
ne  tenez  pas  beaucoup  a  des  fentimens 
que  vous  réfutez  fi  bien. 

Tous  mes  grief>  font  donc  contre  vo- 
tre poème  fur  le  déftftre  de  Lisbonne» 
parce  que  j'en  attentcis  des  effets  plus 
digr.es  de  f humanité,  qui  paroit  vous 
l'avoir  infpiré.  Vous  reprochez  à  Pope 
&  à  Leibnitz  d'infulter  à  nos  maux  en 
foutenant  que  tout  eft  bien,  &  vous  am- 
plifiez tellement  le  tableau  de  nos  mi* 
sères,  que  vous  en  aggravez  le  fenti- 
ment ,  au  lieu  des  confolations  que  j'ef- 
perois,  vous  ne  faites  que  m'affliger. 
On  diroit  que  vous  craignez  que  je 
A  2  ne 


4  J.  J.  Rousseau 

ne  voie  afTez  combien  je  fuis  malheu- 
reux, &  vous  croiriez ,  ce  me  femble, 
me  tranquilifer  beaucoup  en  me  prou- 
vant que  tout  eft  mal. 

Ne  vous  y  trompez  pas,  Monfieur, 
il  arrive  tout  le  contraire  de  ce  que 
vous  propofez.  Cet  Optimifme  que  vous 
trouvez  fi  cruel  ,  me  confole  pourtant 
dans  les  mêmes  douleurs ,  que  vous  me 
peignez  comme  infuportables. 

Le  Poème  de  Pope  adoucit  tous  mes 
maux  6c  me  porte  à  la  patience  ;  le  vô- 
tre aigrit  mes  peines ,  m'excite  aux  mur- 
mures, 5c  m'otant  tout  hors  une  efpé- 
rance  ébranlée  il  me  réduit  au  defefpoir. 
Dans  cette  étrange  oppofition  qui  rè- 
gne entre  ce  que  vous  établifTez  6c  ce 
que  j'éprouve,  calmez  la  perplexité  qui 
m'agite,  6c  dites -moi,  qui  s'abufe  du 
fentiment,  ou  de  la  raifon?  Homme 
prend  patience,  me  difent  Pope  6c  Leib- 
nitz,  tes  maux  font  un  effet  nécefTiire 
de  ta  nature  6c  de  la  conflitution  de  cet 
Univers.    L'Etre  éternel  6c  bienfaifant 

qui 


a  Mr.  de  Voltaire.        j 

qui  te  gouverne  ,  eût  voulu  t'en  garais 
tir  ;  de  toutes  les  ceconomies  poflïbles 
*1  a  choifi  celle  qui  réunifiait  le  moins 
de  mal  de  le  plus  de  bien,  ou  pour 
dire  la  même  chofe  encore  plus  crue, 
ment  s'il  le  faut,  s'il  n'a  pas  mieux  fait* 
e'eft  qu'il  ne  pouvoit  mieux  faire. 

Que  me  dit  maintenant  votre  Poème? 
fouffre  à  jamais  malheureux  ;  s'il  eft 
Un  Dieu  qui  t'ait  créé  ,  fans  doute  qu'il 
eft  tout-puiiïant,  il  pouvoit  prévenir 
tou*  les  maux  ;  n'efpére  donc  jamais 
qu'ils  finiffent.  Car  on  ne  fàuroit  voir 
pourquoi  tu  exiftes ,  fi  ce  n'eft  pour 
(ouffiir  6c  pour  mourir.  Je  ne  fais  ce 
qu'une  pareille  doctrine  peut  avoir  de 
plus  confolant  que  l'optimifme  &  que 
la  fatalité  même.  Pour  moi  j'avoue 
qu'elle  me  paroit  plus  cruelle  encore  que 
le  Manichéifme.  Si  l'embaras  de  l'ori- 
gine du  mal  vous  forçoit  d'altérer  quel» 
qu'une  des  perfections  de  Dieu,  pour- 
quoi vouloir  juflifier  fa  puiflànce  aux 
dépens  de  &  b-nté?  S'il  faut  cfcoifiren- 
A  3  tre 


6  J.  J.  Rousseau 

entre  deux  erreurs  ,  j'aime  encore  mieux 
la  première. 

Vous  ne  voulez  pas,  Monfieur,  qu'on 
regarde  votre  ouvrage  comme  un  poè- 
me contre  la  providence ,  &:  je  me  gar- 
derai bien  de  lui  donner  ce  nom ,  quoi- 
que vous  ayez  qualifié  de  livre  contre 
le  genre  humain  un  écrie,  où  je  plaidois 
la  caufe  du  genre  humain  contre  lui- 
rrême.  Je  lais  la  diftjn&ton  qu'il  faut 
faire  entre  les  intentions  d'un  auteur, 
&  les  conféquences  qui  peuvent  f>  ti- 
rer de  la  do&rine.  La  jufte  défenfe  de 
•moi-même  m'oblige  feulement  à  vous 
faire  obferver  qu'en  peignant  les  mifé- 
res  humaines,  mon  but  écoic  excufable 
&  même  louable  en  ce  que  je  croyois 
les  foulager  ;  car  je  montrois  aux  hom- 
mes, comment  ils  faifoient  leurs  mal- 
heurs eux-mêmes,  6c  par  conféquent , 
comment  ils  pouvoient  les  éviter.  Je 
revois  pas  qu'on  puiiïe  chercher  la  four- 
ce  du  ma)  moral  ailleurs  que  dans  l'hom- 
me libre,  perfectionné,    pourtant  cor- 

rom- 


a  Mr.  de  Voltaire.        7 

rompu  ,#  &  quant  aux  maux  phifiques , 
fi  la  matière  fenfibie  &  impaiïible  eft 
une  contradiction ,  comme  il  me  la  fem- 
ble,  ils  font  inévitables  dans  tout  CyC- 
tême  dont  l'homme  fait  partie ,  Ôc  alors 
la  queftion  n'eft  point,  pourquoi  l'hom- 
me  n'cft  point  patfiitement  heureux  > 
mais  pourquoi  il  exifte?  De  plus  je 
crois  avoir  montré ,  qu'excepté  la  mort 
qui  n'en1  prefque  un  mal  que  par  les 
préparatifs  dont  on  le  fait  précéder ,  la 
plupart  de  nos  maux  phifiques  font  en- 
core notre  ouvrage. 

Sans  quitter  votre  fujet  de  Lisbonne 
convenez  par  exemple  que  la  Nature  n'a- 
voit  point  ralTemblé  là  vingt  mille  mai- 
fons  de  6  à  7  étages,  5c  que  fi  les  ha- 
bitans  de  cette  grande  ville  eufïènt  é^é 
difperfés  plus  également ,  &c  plus  légè- 
rement logés,  le  dégât  eût  été  beau- 
coup moindre,  &;  peut  être  nul;  tout 
eût  fui  au  premier  ébranlement  ,  Se 
on  les  eût  vus  le  lendemain  a  20  lieue» 
de  là  tout  avjflt  gais ,  que  s'il  n'étoit  rien 

arri- 


8  J.  J.  Rousseau 

arrivé.  Mais  il  faut  refter,  s'opiniatrer 
autour  des  rmzures,  s'expofer  à  de  nou- 
velles fecouiTes ,  parce  que  ce  qu'on  lai£ 
fe  vaut  mieux  que  ce  qu'on  peut  em- 
porter. Combien  de  malheureux  ont 
pé;i  dans  ce  défaftre  pour  vouloir  pren- 
dre l'un  Tes  habits,  l'autre  fes  papiers > 
l'autre  Ton  argent?  Ne  fait- on  pas  que 
la  perfonne  de  chaque  homme  eft  deve- 
nue la  moindre  partie  de  lui-  même ,  8c 
que  ce  n'eft  prefque  pas  la  peine  de  la 
fauver,  quand  on  a  perdu  tout  le  refte. 
Vous  auriez  voulu ,  &  qui  n'eût  pas 
voulu  de  même  ?  que  le  tremblement 
fe  fût  fait  au  fond  d'un  défert  plutôt 
qu'a  Lisbonne.  Peut -on  douter  qu'il 
ne  s'en  forme  aufli  dans  les  déferts  ?  mais 
nous  n'en  parlons  point ,  parce  qu'ils  ne 
font  aucun  mal  aux  Meilleurs  des  Vil- 
les les  feuls  hommes  dont  nous  tenions 
compte  ,  ils  en  font  peut  -  être  aux  Sau- 
vages, qui  habitent  épars,  dans  âet 
lieux  retirés  ,  &  qui  ne  craignent  ni  la 
chu:e  des  toits,  ni  reaibrafement  des 

mai- 


a  Mr.  de  Voltaire.        q 

maîfons.  Mais  que  fignifleroit  un  pa- 
reil privilège?  Serois-ce  donc  à  dire  que 
Tordre  du  monde  doit  charger  félon  nos 
caprices ,  que  la  Nature  doit  être  fou- 
mife  à  nos  loix,  ôc  que  pour  lui  inter- 
dire un  tremblement  de  terre  en  quel- 
que lieu,  nous  n'avons  qu'à  y  habiter 
une  Ville? 

Il  y  a  des  événemens  qui  nous  frap- 
pent fouvent  plus  ou  moins  félon  les 
faces  fous  lefquelles  on  les  confidère  ,  8c 
qui  perdent  beaucoup  de  l'horreur  qu'ils 
înfpirent  au  premier  afpecl ,  quand  on 
les  veut  examiner  de  près.  J'ai  apris 
dans  Zadig  ,  ôc  la  Nature  me  confir- 
me de  jour  en  jour,  qu'on  regarde  la 
mort  comme  un  mal  réel,  8c  qu'elle 
peut  paffer  quelque  fois  pour  un  bien 
relatif. 

De  tant  d'hommes  écrafes  Cm  les 
ruines  de  Lisbonne  plufieurs  fans  doute 
ont  évité  de  plus  gr3nds  malheurs,  3c 
malgré  ce  qu'une  pareille  defcription  a 
de  touchant,  6t  fournit  à  la  Poéiïe,  il 

n'eft 


io  J.  J.  Rousseau 

n'eft  pas  fur  qu'un  feul  de  ces  inforti*- 
nés  ait  plus  fouflkrt,  que  fi  félon  le  cours 
ordinaire  des  chofes  il  eût  attendu  dans 
de  longues  angoifles  la  mort  qui  l'eft 
venu  furprendre.  Eft-il  une  fin  plut 
trifte  que  celle  d'un  mourant  qu'on  ac- 
cable de  foins  inutiles,  qu'un  Notaire 
&  des  héritiers  ne  kilTent  pas  refpirer, 
que  les  Médecins  aflaflinent  dans  fon 
lit  à  leur  aife ,  &  à  qui  des  Pi  êtres  bar- 
bares  font  avec  art  favourer  la  mort; 
Pour  moi  je  vois  par  tout  que  les  maux 
auf^uels  nous  affujettit  la  nature,  font 
beaucoup  moins  cruels,  que  ceux  que 
nous  y  ajoutons. 

Mais  quelques  ingénieux  que  nout 
puiffions  erre  à  Lmenter  nos  miféres  à 
force  de  belles  inftitutions ,  nous  n'avons 
pu  jufqu'à  préfent  nous  perfectionner  au 
point  de  nous  rendre  généralement  la 
vie  à  charge ,  ôc  de  préférer  le  néant 
à  notre  exiftence,  fans  quoi  le  décou- 
ragement &  le  défefpoir  fe  feroient  bien- 
tôt emparé  du  plus  grand  nombre ,  & 

U 


a  Mr.  de  Voltaire.        ie 

le  genre  humain  n'eût  pu  fubfifter  long- 
tems.  Or  il  eft  mieux  pour  nous  d'ê- 
tre que  de  n'être  pas,  c'en  feroit  aiïèz 
pour  juflifier  notre  exiflence,  qnand  mê- 
me  nous  n'aurions  aucun  déJoinmage- 
ment  à  attendre  des  maux  que  nous  a- 
vons  à  fouffrir,  ôc  que  ces  maux  feroient 
auffi  grands  que  vous  les  dépeignez.  Mais 
il  eft  difficile  de  trouver  fur  ce  fujet  de 
bonne  foi  chez  les  hommes ,  &  de  bons 
calculs  chez  les  Philofbphes ,  parce  que 
ceux-ci  dans  la  comparaifon  des  biens 
&  des  maux  oublient  toujours  le  doux 
fèntiment  de  Texiflence  indépendamment 
de  tout  autre  fenfatîon,  6c  que  la  va- 
nité des  uns  à  méprifer  la  mort  engage 
les  autres  à  calomnier  la  vie  à  peu  près 
comme  ces  femmes  qui  avec  une  Robe 
tachée  8c  des  Cifeaux  prétendent  aimer 
mieux  des  troux  que  des  taches. 

Vous  penfez  avec  Erafnae  que   peu 
de  gens  voudroit   renaître  aux  mêmes 
Conditions  qu'ils  ont  vécu  ;  mais  tel  tient 
&  mar;hancUe  Lrt  haute  qui  en  rabat- 
toit 


12  J.  J.  Rousseau 

toit  beaucoup ,  s'il  avoit  quelque  efpoir 
de  conclure  le  marché. 

D'ailleurs,  Monfleur,  qui  dois-je  croi- 
re que  vous  avez  confulté  fur  cela  ?  Des 
riches  peut  -  être  ,  rafTafiés  de  faux  plai* 
Ors?  Mais  ignorant  les  véritables,  tou- 
jours ennuyés  de  la  vie  &  toujours  trem- 
blant de  la  perdre  peut-être  des  gens 
de  lettres,  de  tous  les  ordres  d'hommes 
les  plus  fédentaires ,  les  plus  malfains,  les 
plus  rafraichiffàns ,  &,  par  conféquent 
les  plus  malheureux.  Voulez-vous  trou- 
ver des  hommes  de  meilleure  compofi- 
tion ,  ou  du  moins  communément  plus 
finceres  6c  qui  formant  le  plus  grand 
nombre  doivent  au  moins  pour  cela  être 
écoutés  par  préférence?  Coniultez  un 
honnête  Bourgeois  qui  aura  psfTé  Cd  vie 
obfcure  &  tranquille  fans  projet  Ôt  fans 
ambition  ;  un  bon  Artifjn  qui  vit  com- 
modément de  fon  métier;  un  Payfan  mê- 
me, non  de  France,  cù  Ton  prétend 
qu'il  faut  les  faire  mourir  de  mifere  afin 
qu'ils  nous  failent  vivre,  mais  du  pays 

par 


a  Mr.  de  Voltaire.        ï| 

par  exemple  où  vous  êtes ,  &  générale- 
ment de  tout  pays  libre.  J'ofe  p«fler 
en  fait  qu'il  n'y  a  peut-être  dans  le 
haut  Valais  un  feul  montagnard  mécon- 
tent de  fa  vie  prefque  automate ,  &  qui 
n'acceptât  volontiers  au  lieu  même  du 
paradis  le  marché  de  renaître  fans  celle 
pour  végéier  ainfi  perpétuellement. 

Ces  différences  me  f ont  croire  que  c'eil 
l'abus  que  nous  faifons  de  la  vie  qui 
nous  la  rend  à  charge ,  &  j'ai  bien  moins 
%onne  opinion  de  seux  qui  font  fâchés 
d'avoir  vécu ,  que  de  celui  qui  peut  di- 
re avec  Caton:  Nec  me  vix'jfe  pœnitet9 
quoniam  ïta  vixi  ut  frufircL  me  ncuum  non 
exifïimem. 

Cela  n'empêche  pas  que  le  fage  ne 
puifTe  quelque  fois  déloger  volontaire- 
ment fans  murmure  ôc  fans  défefpoir, 
quand  la  nature,  ou  la  fortune  lui  por- 
te bien  diftinctement  Tordre  du  départ. 
Mais  félon  le  cours  ordinaire  des  cho- 
fes,  de  quelques  maux  que  foit  femée  la 
vie  humaine,  elle  n'efi  pas  à  tout  pren- 
B  dre 


I£  J.   J.    RoUSSEAïf 

dre  un  mauvais  préfent,  fk  fi  ce  n'eft 
pas  toujours  un  mal  de  mourir  c'en  eft 
fort  rarement  un  de  vivre. 

Nos  différentes  manières  de  penfer  fur 
tous  ces  articles  m'apprennent ,  pour- 
quoi plufieurs  de  vos  preuves  font  peu 
confultantes  pour  moi;  car  je  n'ignore 
pas  combien  la  raifon  humaine  prend 
plus  facilement  le  moule  de  nos  opinions 
que  celui  de  la  vérité  ,  &  qu'entre  deux 
hommes  d'avis  contraire  œ  que  l'un  croit 
démontré  n'eft  fouvent  qu'un  fophifme 
pour  l'autre.  Quand  vous  attaquez  par 
exemple  la  chaîne  des  Etres  fi  bien  dé- 
crite par  Pope.,  vous  dites  qu'il  n'eft 
pas  vrai  que  fi  l'on  otoit  un  atome  du 
monde ,  le  monde  ne  pourroit  fubfifter. 
Vous  citez  là-defTus  Mr.  de  Crouzaz, 
puis  vous  ajoutez  que  la  Nature  n'efl 
aflervie  à  aucune  mefurc  précife ,  ni  à 
aucune  forme  précife  ;  que  nulle  planet- 
te  ne  fe  meut  dans  une  Courbe  abfo« 
lument  régulière  ;  que  nul  être  connu 
n'eft  d'une   figure  préeifément  Mathé- 

mati- 


a  Mr.  de  Vor^TAiHE.       1$ 

manque  ;  qne  nulle  quantité  précife  n'eft 
requife  pour  nulle  opération;  que  la 
Nature  n'agit  point  rigoureufement  ; 
qu'ainfi  on  n'a  aucune  railon  d'afïurer 
qu'un  atome  de  moins  fur  la  terre  fe- 
roit  la  caufe  de  la  déftruclion  de  la 
terre. 

Je  vous  avoue  que  fur  tout  cela, 
Monfitur,  je  fuis  plus  frappé  de  la  for- 
ce de  l'affertion  que  de  celle  du  raifon- 
nement ,  &  qu'en  cette  occafon  je  cé- 
derai avec,  plus  de  confiance  à  votre 
autori  é  qu'à  vos  preuves. 

A  Tégird  de  Mr.  de  Crouzaz  je  n'ai 
point  lu  fon  écrit  contre  Pope,  &  je 
^e  fuis  peut-  êire  pas  en  état  de  l'enten- 
dre; mais  ce  qu'il  y  a  de  très  certain 
c'en*  que  je  ne  lui  céderai  pas  ce  que 
je  vous  aurai  difputé,  ôc  que  j'ai  tout 
auffi  peu  de  loi  à  Ces  preuves  qu'à  fon 
autorité.  Loin  de  penfer  que  la  Natu- 
re ne  foit  point  aiïèrvie  à  la  précifion 
des  quanti  es  de  figures,  je  croirai  tout 
au  contraire }  qu'elle  feule  fuit  à  la  ri- 
B  a  gueur 


i6  J.  J.  Rousseau 

gueur  cette  précifion ,  parce  qu'elle  feu- 
le fait  comparer  les  fins  &  les  moyens, 
&  méfure  la  force  &  la  réfiflance.  Quant 
k  ces  irégularkés  prétendues  peut -on 
douter  qu'elles  n'ayent  toutes  leurs  cau- 
ùs  phifiqies,  &  fufîit-il  de' ne  les  pas 
apper:eviir  pour  nier  qu'elles  exiftent? 
Ces  apparentes  irrégularités  viennent 
fans  doute  de  quelques  loix  que  nous 
ignorons ,  &  que  la  Nature  fuit  tout  auf- 
fi  fidèlement  que  celles  qui  nous  font 
connues,  de  quelque  agent  que  nous 
n'appercevons  pas,  &  dont  l'obftacle  ou 
le  concour*  a  fes  mefures  fixes  dans  tou- 
tes fes  opérations;  autrement  il  faudroit 
dire  nettement  qu'il  y  a  des  actions  fans 
principes  &  des  effets  fans  caufe ,  ce  qui 
répugne  à  toute  pbilofophie. 

Supposons  deux  poids  en  équilibre, 
6c  pour  tant  inégaux  qu'on  ajoute  au 
plus  petit  la  quantité  dont  il  diffère,  ou 
l«s  deux  poids  relieront  encore  en  équi- 
libre &  l'on  aura  une  caufe  fans  effet, 
ou  l'équilibre  fera  rompu  Se  Ton  aura 

un 


a  Mr.  de  Voltaire/    xj 

un  effet  fèns  caufe.  Mais  fi  les  poids 
étoient  de  fer  &  tpr  îî  y  eût  un  grain 
d'aimant  caché  fous  l'un  des  deux,  la 
précifion  de  la  Nature  lui  oteroit  alors 
l'apparence  de  la  précifion,  Ôc  à  force 
d'exaclitude  elle  paroitroit  en  manquer. 
Il  n'y  a  pas  une  figure,  pas  une  opé- 
ration, pas  une  loi  dans  le  monoje,.phi- 
fique ,  à  la  quelle  on  ne  puifîe  appli* 
quer  quelque  exemple  lembkble  à  ce- 
lui ,  que  je  viens  de  propofer  fur  la 
pefenteur. 

Vous  dites  que  nul  Etre  connu  n'efl 
d'une  figure  précifement  mathématique; 
je  vous  demande ,  Monfieur ,  s'il  y  a 
quelque  figure  pofTible  qui  ne  le  foit, 
pas,  Ô£  fi  la  couibe  la  plus  bifarre  n'eft 
pas  auiTt  régulière  aux  yeux  de  la  Na- 
ture qu'un  cercle  parfait  aux  nôtres  ? 
J'imagine  au  refle ,  que  fi  quelque  corps 
pouvoit  avoir  cette  apparenté  irrégula- 
rité, ce  ne  feroit  que  l'Univers  même  en 
le  fuppofant  plein  ôc  borné;  car  les  fi- 
gures mathématiqi  es  n'étant  que  des  abt- 
B  3  tractions 

É 


i8  J.  J.  Rousseau 

traclions  n'ont  de  rapport  qu'à  elles-  mê- 
mes >  au  lieu  que  toutes  celles  des  corps 
naturels  font  relatives  à  d'autres  corps  Ôc 
à  des    mouvemens  qui   les   modifient; 
ainfi  cela  ne  prouve  encore  rien  contre  la 
précifion  de  la  Nature,  quand  même  nous 
feri.  ns  d'accord  fur  ce  que  vous  enten- 
dez par  ce  mot  de  précifion.    Vous  dis- 
tinguez les  événemens  qui  ont  des  ef- 
fets de  ceux  qui  n'en  ont  point  ;  je  dou" 
te  que  cette  diftinclion  foit  folide  ;  tout 
événement   me  femble  avoir  nécessaire- 
ment quelque  effet  moral  ou  phifique 
ou  compofé  des  deux,  mais  qu'on  n'ap- 
perçoît  pas  toujours ,  parce  que  la  filia- 
tion des  événemens  eft  encore  plus  diffi- 
cile  à   fuivre    que   celle    des    hommes. 
Comme  en  générai  on  ne  doit  pas  cher- 
cher des   tfTets   plua    confidérables   que 
les  événemens  qui  les  produifent,  la  pe- 
titefTe  des  chofes  rend  fouvent  l'examen 
ridicule,    quoique  les  effets  lbient  cer- 
tains,  8c   fouvent   aufli  ['lufieurs  effe;s 
prefque  imperceptibles  fe  réunifient  pour 

pror 


, 


a  Mr.  de  Voltaire."1" ,ri9 

produire  un  Evénement  confidérable. 
Ajoutez  que  tel  effet  ne  laifle  pas  d'a- 
voir lieu  quoiqu'il  agiffe  hors  du  corps 
qui  le  produit,  ainfi  que  la  poufliere 
qu'eléve  un  caroffe  peut  ne  rien  faire  à 
la  marche  de  la  voiture  ,  6c  influer  fur 
celle  du  morde;  mais  comme  il  n'y  a 
rien  d'étranger  à  l'Univers,  tout  ce  qui 
s'y  fait  agit  néceffairement  fur  l'Univers 
même;  ainfi,  Monfieur,  vos  exemples 
me  paroiflènt  plus  ingénieux  que  con- 
vaincans.  Je  vois  mille  railons  plaufibles 
pourquoi  il  n'étoit  pas  indifférent  à  l'Eu- 
rope qu'un  certain  jour  l'héritière  de 
Bourgogne  fut  bien  ou  mal  coeffée ,  ni 
au  deftin  de  Rome ,  que  Céfar  tourna 
fes  yeux  à  droke  ou  à  gauche,  8c  cra- 
cha de  l'un  ou  de  l'autre  coté  le  jour 
qu'il  y  fuc  puni.  En  un  mot,  en  me  rap- 
pellant  le  grain  de  fible  ciré  par  Pafchalj 
je  fuis  à  quelque  égard  de  l'avis  de  vo- 
tre bramine,  ôc  de  quelque  manière 
qu'on  envifage  les  chofes ,  fi  tous  les 
événement  n'ont  pas  des  effets  fenfibles, 


2o  J.  J.     Rousseau 

il  me  paroit  inconteftaWe  que  tous  en 
ont  des  réels,  dont  l'efprit  humain  perd 
aifément  le  fil,  mais  qui  ne  (ont  jamais 
confondus  par  la  Nature. 

Vous  dites  qu'il  eft  démontré  que  les 
corps  ccleftes  fcnt  leurs  révolutions  dans 
l'efpace  non  refilant.  Cétoit  afïurément 
une  belle  chofe  à  démontrer  ;  mais  fé- 
lon la  coutume  des  ignorans  j'ai  très- 
peu  de  foi  aux  démonlirations  qui  paf- 
fent  ma  portée.  J'imaginerai  que  pour 
bâtir  celle-ci,  Ton  auroit  à  peu  près 
raifonné  de  cette  manière.  Telle  force 
agifTant  félon  telle  loi ,  doit  donner  aux 
aflres  tel  mouvement  dans  un  lieu  non 
réfiliant.  Or  les  aftres  ont  exactement  le 
mouvement  calculé  ,  donc  il  n'y  en  a 
point  de  réililance.  Mais  qui  peut  fa- 
voir  s'il  n'y  a  peut-être  pas  un  million 
d'autres  loix  poiliblts  fans  compter  la  vé- 
ritable, félon  lefquelles  les  mêmes  mou- 
vemens  s'expliqueroient  mieux  encore 
d  ir  s  un  fluide  que  dans  un  vuide  par  celle- 
ci  D'autres  expériences  ayant  enluite  dé- 
truit 


A  Mr.  de  Voltaibe.      si 

truit  l'horreur  du  vuide,  tout  ne  s'é- 
toit-il  pas  trouvé  plein?  N'a-t-on  pas 
rétabli  le  vuiie  fur  de  nouveaux  cal- 
culs ?  Qui  nous  répondra  qu'un  fyflême 
encore  plus  exact  ne  le  détruira  dere- 
chef? Laiffons  les  difficultés  fans  nom- 
bre qu'un  Phificien  feroit  peut-être  fur  la 
nature  de  la  lumière  &  des  efpaces  éclai- 
rée ;  mais  croyez- vous  de  bonne  foi  que 
Bayle ,  dont  j'admire  avec  vous  la  û- 
gefle  &  la  retenue  en  matière  d'opinion, 
eût  trouvé  la  vôtre  fi  démontrée?  En 
général  ilfemble  que  les  Sceptiques  s'ou- 
blient un  peu ,  fitôt  qu'ils  prennent  le 
ton  dogmatique  ,  &  qu'ils  devroient 
ufer  plus  fobrement  que  perforne  du 
terme  de  démontrer.  Le  moyen  d'être 
crû,  quand  on  fe  vante  de  ne  rien  fa- 
voir  en  affirmant  toutes  chofes. 

Au  refie  vous  avez  fait  un  correctif 
très  jurle  au  fyflême  de  Pope  en  obfer- 
vant  qu'il  n'y  a  aucune  gradation  pro- 
portionnelle entre  les  créatures  &  le 
Créateur,  &  que  fi  la  chaine  des  Etres 

créés 


22  J.  J.    Rousse  a». 

créés  aboutit  à  Dieu,  c'eft  parce  qu'il  la 
tient,  &  non  parce  qu'il  la  termine.  Sur 
le  bien  du  tout  préférable  à  celui  ât 
fa  partie  vous  faites  dire  à  l'rrmme: 
Je  dois  être  aufli  cher  à  mon  Maitre* 
moi  être  penfant  Ôc  fentant  que  les  planè- 
tes qui  probablement  ne  fentent  point. 
Sans  doute  cet  Univers  matériel  ne  d®it 
pas  être  plus  cher  à  lbn  Auteur  qu'un 
(eul  erre  penfant  8c  fentant.  Mais  le 
fyftême  de  cet  Univers  qui  produit ,  con- 
ferve  &  perpérue  tous  les  Etres  penfans 
&  fentans  doit  lui  êcre  même  plus  cher 
qu'un  feul  de  ces  êtres.  11  peut  donc  mai- 
gré  fa  bonté  ou  plutôt  par  fa  bonté  mê- 
me ficrifier  quelques  chofes  du  bonheur 
des  iiidivHus  à  la  confervation  du  tout. 
Je  crois,  j'ei^ére  valoir  mieux  aux  yeux 
de  Dieu  que  la  terre  d'une  planette,  mail 
fi  les  planette*  font  habitées,  comme  il 
eft  probable,  pourquoi  vaudrois-jemieux 
à  Ces  yeux  que  toLs  les  habitans  de  Sa- 
turne? On  a  beau  tourner  ces  idées  en 
ridkule,  il  eft  ceitajn  que  les  analogies 

(ont 


a  Mr.  dk  Voltaire.       i$ 

font  pour  cette  population ,  &  qtfil  n'y 
a  que  l'orgueil  humain  qui  fert  contre. 
Or  cette  population  fuppofée  la  confer- 
vation  de  1'  Univers  fernble  avoir  pour 
Dieu  même  une  moralité,  qui  fe  mul- 
tiplie par  le  nombre  des  mondes  habités. 
Que  le  cadavre  d'un  homme  nourrit 
fe  des  vers,  des  loups  ou  des  plantes, 
ce  n'eft  pas,  je  l'avoue,  un  dédomma- 
gement de  la  mort  de  cet  homme ,  mais 
fi  dans  le  fyrlême  de  l'Univers  il  efl  né- 
cefTaire  à  la  confervation  du  genre  hu- 
main qu'il  y  ait  une  circulation  de  fub- 
ftance  entre  les  hommes ,  les  animaux  & 
les  végétaux,  alors  le  mal  particulier 
d'un  individu  contribue  au  bien  général. 
Je  meurs  è  je  fuis  mangé  des  vers  ;  mais 
mes  enfans,  mes  frères  vivront  comme 
j'ai  vécu,  ôc  je  fais  par  l'ordre  de  la 
Nature  pour  tous  les  hommes  ce  que  firent 
volontairement  Codrus,  Curtius ,  les  De- 
cius,  les  Philenes  &  mille  autres  pour 
une  petite  partie  d'hommes. 

■ 

Pour 


2f  J.  J.    Rousseau. 

Pour  revenir,  Monfieur,  au  fyfiême 
que  vous  attaquez,  je  crois  qu'on  ne 
peut  l'examiner  convenablement  fans 
diftinguer  avec  foin  le  mal  particulier, 
dont  aucun  Philofophe  n'a  jamais  nié  l'é* 
*iftance ,  du  mal  général  que  nie  l'op- 
timifme. 

Il  n'en1  pas  queflion  de  favoir  fi  cha^ 
cun  de  nous  fouffre  ou  non,  mais  s'il 
éçoît  bon  que  l'Univers  fût ,  6c  fi  nos 
maux  étoient  inévitables  dans  la  con- 
fiitution  de  l'Univers?  Ainfi  l'addition 
d'un  article  rendroit  ce  rae  femble  la 
propofuion  plus  exacle,  6c  au  lieu  de 
tout  efi  bien  il  vaudroit  peut-être  mieux 
dire:  Le  tout  ejl  bien  y  ou  tout  ejî  bien 
pour  le  tout.  Alors  il  eft  très -évident 
qu'aucun  homme  n'oferoit  donner  des 
preuves  directes  ni  pour  ni  contre.  Car 
ces  preuves  dépendent  d'une  connoiffan- 
ce  parfaite  de  la  confiitution  du  mon- 
de, 6c  du  but  de  fon  Auteur,  ôc  cette 
connoifTance  eft  inconteftablement  au  det 
fus  de  l'intelligence  humaine,  Les  vrais 

pri&: 


a  Mr.  de  Voltaire.       2| 

principes  de  l'optimifme  ne  peuvent  fe 
retirer  ni  des  propriétés  de  la  matière , 
ni  de  la  mécanique  de  l'Univers,  mais 
feulement  par  induction  des  perfections 
de  Dieu,  qui  préfide  à  tout,  de  forte 
qu'on  ne  prouve  par  Pexiflance  de  Dieu 
le  fyflême  de  Pope,  mais  le  fyflême  de 
Pope  par  fexiflance  de  Dieu,  ck  c'eft 
fans  contredit  de  la  queflion  de  la  pro- 
vidence qu'eft  dérivée  celle  de  l'origi- 
ne du  mal.  Que  fi  ces  deux  queflions 
n'ont  pas  mieux  été  traitées  l'une  que 
l'autre,  c'eft  qu'on  a  toujours  fi  mal  rai- 
fonné  fur  la  providence,  que  ce  qu'on 
en  a  dit  d'abfurde  a  fort  embrouillé  tous 
les  Corolaires  qu'on  pourroit  tirer  de 
ce  grand  &  coofoîant  dogme.  Les  pre- 
miers qui  ont  gâté  la  caufe  de  Dieu 
font  les  Prêtres  6c  les  dévots,  qui  ne 
fouffrent  pas  que  rien  fe  faiTe  félon  l'ordre 
établi,  mais  font  toujours  intervenir  la 
juflice  divine  à  des  événemens  purement 
naturels,  &  pour  être  furs  de  leurs  faits 
puniflènt?  châtient  les  méchâas,  éprou- 
C  vent 


2.6         J.  J.     Rousseau. 

vent  ou  recompenfent  les  bons  indiffé- 
remment avec  des  biens  ôc  des  maux 
félon  l'événement. 

Je  ne  fais  pour  moi  fi  c'eft  une  bon- 
ne Théologie,  mais  je  trouve  que  c'efl 
une  mauvaife  manière  de  raifonner, 
de  fonder  indifféremment  fur  le  pour 
&  le  contre  les  preuves  de  la  provi- 
dence ,  &  de  lui  attribuer  fans  choix 
tout  ce  qui  fe  feroit  également  fans 
elle.  Les  Philofophes  à  leur  tourne  me 
parohTent  gueres  plus  raisonnables,  quand 
je  les  vois  s'en  prendre  au  Ciel  de  ce 
qu'ils  ne  font  pas  impailibles,  crier  que 
tout  eil  perdu  qu?nd  ils  ont  mal  au  dent, 
ou  qu'ils  font  pauvres,  ou  qu'on  les 
vole,  &  charger  Dieu  comme  dit  Se- 
neque  de  la  garde  de  leur  valife.  Si 
quelque  accident  tragique  eût  fait  périr 
Cartouche  ou  Céfar  dans  leur  enfance  i 
on  auroit  dit,  quel  crime  auroient-ils 
commis  ?  ces  deux  brigands  ont  vécu , 
ôc  nous  difons:  pourquoi  les  avoir  laif- 
fé  vivre?    au   contraire  un  dévot  dira 

dans 


a  Mr.  de  Voltaire.      27 

dans  îe  premier  cas  :  Dieu  vouloit    pu- 
nir le  père  en  lui  otant  Ton  enfant ,  de 
dans   le    fécond,  Dieu  confervoit    l'en- 
fant pour  le  châtiment  du  peuple;  ain- 
fi  quelle  part  qu'ait  pris  la  nature,    la 
providence  a  toujours   raifon    chez   les 
dévets ,  &  toujours  tort  chez  les  philo- 
fophes.  Peut-être  dans  Tordre  des  chc- 
fes  humaines  n'a-t'elle  ni  tort  ni  raifon, 
parce  que  tout  tient  à  la  loi  commune 
&  qu'il  n'y  a  d'exception  pour  perfonne. 
Il  eft  à  croire  que  les  Evénemens  par- 
ticuliers ne  font  rien  ici  bas  aux  yeux  du 
Maitre  de  l'Univers;  que  fa  providence  eft 
feulement  uriverfelle;  qu'il  fe  contente  de 
conferver  les  genres  &  les  efpeces;    de 
préfider  au  tout  fans  s'inquiéter  delà  ma- 
n'ere  dont  chaque  individu  parlera  cette 
courte  vie.  Un  Roi  fàge  qui  veut  que  cha- 
cun vive  heureux  dans  ies  états,  a-t'il  be- 
foin  de  s'informer  d  les  cabarets  y  font 
bons? Le  parlant  murmure  une  nuit,  quand 
ils  font  mauvais,  &  rit  tout  le  refte  de  fes 
jours  d'une  impatience  aufli  déplacée. 

C  2  Com- 


2$         J.  J.    Rousseau. 

Commorandi  cmm  mtura  diverforium  n> 
bis ,  non  habitandi  dédit. 
Pour  penfer  jufte  à  cet  égard  il  Terri- 
ble que  les  chofes  devroient  être  con- 
fiderées  relativement  dans  l'ordre  phifi- 
que  ,  &  abfolument  dans  Tordre  moral, 
de  forte  que  la  plus  grande  idée  que  je 
puis  me  faire  de  la  providence ,  eft  , 
que  chaque  Etre  matériel  foit  difpofé  le 
mioux  qu'il  eft  poflible  par  rapport  au 
tout,  &  chaque  Etre  intelligent  Ôc  fen- 
fible  par  rapport  à  lui-même,  ce  qui  fi- 
gnfic  en  d'autres  termes  que  pour  ce  qui 
fent  fon  exiftance  il  vaut  mieux  exis- 
ter que  de  ne  pas  exifler;  mais  il  faut 
appliquer  cette  règle  à  la  durée  totale 
de  chaque  Etre  fenfible,  &  non  à  quel- 
ques inftants  particuliers  de  fa  durée, 
tel  que  la  vie  humaine,  ce  qui  montre 
combien  la  queftion  de  la  providence 
tient  à  celle  de  l'immortalité  de  Pâme, 
que  j'ai  le  bonheur  de  croire  ,  fans  igno- 
rer que  la  raifon  en  peut  douter,  ce  à 
celle  de  l'éternité   des  peines,   que  ni 

vous 


A  Mr.  de    Voltaire.      29 

vous  ni  moi  ni  jamais  homme  penfant 
bien  de  Dieu  ne  croiront  jamais. 

Si  je  ramène  ces  quefticns  diverfes 
à  leur  principe  commun,  il  me  fem- 
ble  qu'elles  fe  rapportent  toutes  à  celle 
de  l'exiftance  de  Dieu.  Si  Dieu  exifte, 
il  eft  parfait ,  il  efl  fage  ôc  puifïànt ,  tout 
efl  bienj  s'il  efl  jufte  6c  puifTant,  mon 
ame  efl  immortelle  ;  fi  mon  ame  eft 
immortelle,  30.  ans  de  ma  vie  ne  font 
rien  pour  moi ,  &  font  peut-être  nécef- 
faires  au  maintien  de  l'Univers.  Si  l'on 
m'accorde  la  première  propofition,  ja- 
mais on  n'ébranlera  les  fuivantes;  fi  on 
la  nie,  il  ne  faut  point  difputer  fur 
ces  conféquences. 

Nous  ne  fommes  ni  l'un  ni  l'autre 
dans  ce  dernier  cas.  Bien  loin ,  du  moins 
que  je  puis  préfumer ,  rien  de  fembla- 
ble  de  votre  part.  En  lifant  le  recueil 
de  vos  ouvrages  la  plupart  mYfFrent  les 
idées  les  plus  grandes,  les  plus  doucts, 
les  plus  confolantes  de  la  Divinité,  ôc 
j'aime  bien  mieux  un  Chrétien  de  vo- 
tre façon ,  que  de  celle  de  la  Sorbonne. 
Ç  3  Quant 


30         J.  J.    Rousseau. 

Quant  à  moi  je  vous  avouerai  naïvement 
que  ni  le  pour  ni  le  contre  ne  me  pa- 
rohTent  démontrés  fur  ce  point  par  les 
lumières  de  la  raif  >n ,  &  que  fi  le  Déifte 
ne  fonde  fon  fentiment  que  fur  des  pro- 
babilités, l'Athée  ne  me  paroit  fonder 
le  fien  que  fur  des  poiïibilités  contraires. 

De  plus  les  objections  de  part  &  d'au- 
tre font  toujours  iniolubles,  parce  qu'el- 
les roulent  fur  des  chofes  dont  les  hom- 
mes n'ont  point  de  véritable  idée.  Je 
conviens  de  tout  cela,  &  pourtant  je 
crus  en  Dieu  tout  auffi  fortement  que 
je  crois  aucune  autre  vérité ,  parce  que 
coire  &  ne  croire  pas  font  des  chofes  qui 
dépendent  le  moins  de  moi;  que  l'état 
de  doute  ert  un  état  trop  violent  pour 
moname;  que  quand  ma  raif  n  il  tte, 
nu  foi  ne  peut  relier  long-tems  en  iuÇ- 
per  d  ,  &  fe  déte.min  fans  elle; -qu'en- 
fin mille  fujets  de  préférence  m'attirent  du 
co  é  le  plus  confolant  6z  j  ignentle  poids 
del'tffé  inceà  l'équHib  t  d    la  r.  ilon. 

Voilà  donc  une  vérité  dont  nous  par- 
ion* 


a  Mr.  de  Voltaire.      31 

tons  tous  deux,  à  l'appui  de  laquelle 
vous  Tentez  combien  l'optimifme  eft  fa-* 
cile  à  défendre  &  la  providence  à  juf 
tifier  ;  &  ce  n'eft  pas  à  vous  qu'il  faut 
répéter  les  raifonnemens  rebattus,  mais 
folides,  qui  ont  été  fairs  fi  fouvent  a  ce 
fujet  à  Tégard  des  philofophes  qui  ne 
conviennent  pas  du  principe.  11  ne  faut 
point  dîfpurer  avec  eux  fur  ces  matières, 
parce  que  ce  qui  n'en1  qu'une  preuve 
de  fentiment  pour  nous,  ne  peut  de- 
venir pour  eux  une  démonstration  ;  5c 
que  ce  n'eft  pas  un  difcours  rsifonna- 
ble  de  dire  à  un  homme  :  Vous  devez 
croire  ceci,  parce  que  je  le  crois.  Eux 
de  leur  côté  ne  doivent  point  Te  difpu- 
ter  avec  nous  fur  ces  mêmes  matières, 
parce  qu'elles  ne  font  que  des  corollai- 
res de  la  proposition  principale,  qu'un 
adverfeire  honnête  ofe  à  peine  leur  op- 
pofei ,  &  qu'à  leur  tour  ils  auroient  tort 
dVxgrr qu'on  leur  prouvât  le  corollai-, 
re  indéf  endammenc  de  leur  propofition 
qui  lui  un  de  baze.     Je  penfe  qu'ils 

oc 


%2         J.  J.    Rousseau/ 

re  le  doivent  pas  encore  pour  une  au- 
tre raifon;  c'eft  qu'il  y  a  de  Tir  humani- 
té à  troubler  les  âmes  paiflble* ,  &  à  dé- 
foler  les  hommes  à  pure  perte,  quand 
ce  qu'on  veut  leur  apprendre  n'eft  ni 
certain  ni  utile.  Je  penfe  en  un  mot  qu'à 
votre  exemple  on  ne  fauroit  attaquer 
trop  fortement  la  fuperflition  qui  trou- 
ble la  iocieté ,  ni  trop  reipe&er  la  Reli- 
gion qui  la  foutient. 

Mais  je  fuis  indigné  comme  vous,  que 
la  foi  de  chacun  ne  foit  pas  dans  la  plus 
parfaite  liberté,  &  que  l'homme  ofe  con- 
trôler l'intérieur  des  confciences,  où  il 
ne  fauroit  pénétrer;  comme  s'il  dépen- 
doit  de  nous  de  croire  ou  de  ne  pas 
croire  dans  les  matières  où  la  démonflra- 
tion  n'a  point  lieu,  ôc  qu'on  peut 
jamais  afTervir  la  raifon  à  l'autorité.  Les 
Rois  de  ce  monde  ont-  ils  donc  quelque 
infpedtion  dans  l'autre ,  &  font-ils  en 
droit  de  tourmenter  leurs  fujets  ici  bas 
pour  les  forcer  d'aller  en  paradis  ?  Non 
tout  gouvernement  humain  fe  borne  par 

& 


a  Mr.  de  Voltaire.       33 

fa  nature  aux  devoirs  civils,  6c  quoi 
qu'en  ait  pu  dire  le  Sophifle  Hobbes  , 
quand  un  homme  fert  bien  Pétat ,  il  ne 
doit  compte  k  perfonne  de  la  manière 
dont  il  fert  Dieu. 

J'ignore  fi  cet  Etre  fi  jufle  ne  puni- 
ra point  un  jour  toute  Tirannie  exercée 
en  fon  nom  ;  je  fuis  bien  fur  au  moins 
qu'il  ne  la  partagera  point,  ôc  ne  re- 
fufera  le  bonheur  éternel  à  nul  incré- 
dule vertueux  &  de  bonne  foi.   Puis  je 
fans  effenfer  fa  bonté  ôc  même  fa  jufti- 
ce  douter  qu'un  cœur  droit  ne  rachette 
une   erreur    involontaire ,    &    que  des 
mœurs  irréprochables  ne  vaillent   bien 
mille  cultes  bizarres  préfcrits  par  les  horté 
mes,   5e  rejettes  par  la  raifon?    Je  di- 
rai plus;  fijepouvois  à  mon  choix  ache- 
ter les  œuvres  aux  dépends  de  ma  foi  3e 
compenfer  à  force  de  vertu  mon  incré- 
dulité fuppofée ,  je  ne  balancerois  pas  un 
in£Unt.    J'aimerois  mieux  pouvoir  dire 
à  Dieu:  j'ai  fait  fans  fonger  à  toi  îe  bien 
quit'efl  agréable,  &  mon  cœur  fui  voit 

ta 


34  J.    J.    ïiOUSSSAtT 

ta  volonté  fans  la  connoitre,  que  de  lui 
dire  ,  comme  il  faudra  que  je  falTe  un 
jour:  hélas!  je  t'aimois  &  je  n'ai  cefle 
de  t'ofFenfer  ;  je  t'ai  connu ,  &  je  n'ai 
rien  fait  pour  te  plaire. 

Il  y  a  je  l'avoue  une  forte  de  pro- 
feffion  de  foi,  que  les  loix  peuvent  in> 
pofer.    Mais  hors   les  principales  de  la 
morale  &  du  droit  naturel  elle  doic  être 
purement    négative,    parce   qu'il    peut 
exifter  des  Religions  qui  attaquent  les 
fondemens  de  la  focieté,  &   qu'il  faut 
commencer  par  exténuer  ces   Religions 
pour  affjrer  la  paix  de  l'état  de  ces  d<  g- 
mes,  à  proferire  l'intolérance  &  fars  dif- 
fculté  les  plus  cdieix;  m?is    il  faut  la 
prendre  à  fa  f  urce,   car  les  fanatiques 
les  plijs  finguinaires  changent  de  langa- 
ge félon  la  f  rtune  &  ne  prêchent  que 
patience  ck  douceur,  quand  ils  ne  font 
pas  les  plus  forts;  ainfi  j'appelle  intolé- 
rant  par  principe  tout  homme  qui  s'i- 
rr.agine  qu'on  ne  peut  être  homme  de 
bien  fans  croire  tout  ce  qu'il  croit,  & 

con- 


a  Mr.  de  Voltaire.         jj 

damne  impitoyablement  tous  ceux  qui 
ne  croient  pas  comme  lui.    En  effet  les 
Fidèles  font  rarement  d'humeur  à  laif- 
fer  les  reprouvés  en  paix  dans  ce  mon» 
de,  6c  un  fiirvt  qui  croit  vivre  avec  des 
damnés  anticipe  volontiers  fur  le  métier 
du  Diable.  Que  s'il  y  avoit  des  incré- 
dules intolérants  qui  voulurent  forcer 
le  peuple  à  ne  rien  croire ,  je  ne  les 
punirois  pas  moins  feverement  que  ceux 
qui  veulent  forcer  à  croire  à  tout  ce  qui 
leur  plait.    Je  voudrois  donc  qu'on  eût 
dans  chaque  état  un  code  moral  >  ou  une 
efpece  de  profeffion  de  foi  civile,    qui 
contint  pofitivement  les  maximes  focia- 
|es  que  chacun  feroit  tenu  d'admettre, 
&  négativement  les  maximes'  fanatiques 
que  chacun  feroit  tenu  de  rejetter,non 
comme  impies ,  mais  comme  féditieufes. 
Ainfi  toute  Religion  qui  pourroit  s'ac- 
corder avec  le  code  feroit  admife,  tou- 
te Religion  qui  ne  s'y  accorderoit  pas  , 
feroit  profcrite,   &  chacun  feroit  libre 
de  n'en  avoir  point,  d'autre  que  le  code 

même. 


3$  J.  J.  Rousseau 

même.  Cet  ouvrage  fait  avec  foin  fe- 
roit  ce  me  femble  le  plus  utile  qui  ja- 
mais ait  été  compofé,  &  peut-être  le 
feul  néceflàire  aux  hommes. 

Voilà ,  Monfieur ,  un  fujet  powr  vous; 
je  fouhaiterois  pationnement  que  vous 
vouluiïiez  entreprendre  cet  ouvrage  & 
Tembellir  de  votre  poëfie ,  afin  que  cha- 
cun pouvant  l'apprendre  aifément  il  por- 
tât dès  l'enfance  dans  tous  les  coeurs  ces 
ferctimens  de  douceur  ôc  d'humaniré  qui 
brillent  dans  tous  vos  écrits,  fie  qui  man- 
quèrent toujours  aux  dévots.  Je  vous 
exhorte  à  méditer  ce  projet  qui  doit  plai- 
re au  moins  à  votre  ame.  Vous  nous 
avez  donné  dans  votre  poème  fur  la  R% 
ligion  naturelle  le  Cathéchifme  de  l'hom- 
me ;  donnez-nous  maintenant  dans:  celui- 
ci  que  je  vous  propofe  le  Cathéchifme 
du  Citoyen  ;  c'eft  une  matière  à  méditer 
long-tems,  &  peut-être  à  refer ver  pour 
le  dernier  de  vos  ouvrages,  afin  d'a- 
chever par  un  bienfait  au  genre  humain 

la 


a  Mr.  de  Voltaire.        37 

la  plus  brillante  carrière  que  jamais  hom- 
me de  lettre  ait  parcourue. 

Je  ne  puis  m'ernpêcher ,  Monfieur  » 
de  remarquer  à  ce  propos  une  oppofuion 
bien  fînguliere  entre  vous  &  moi  dans 
le  fujet  de  cette  lettre.  Raffafié  de  gloi- 
re &  déiabufé  des  vaines  grandeurs  vous 
viviez  libre  au  fein  de  l'abondance» 
bien  fur  de  l'immortalité  vous  philofo- 
phez  paifiblement  fur  la  Nature  de  i'ame, 
&  fi  le  Corps  ou  le  Cœur  fouffre  vous 
avez  Tronchain  pour  Médecin  &  pour 
Ami  ;  Vous  ne  trouvez  pourtant  que  mal 
fur  la  terre  ;  &  moi  homme  obfcur ,  pau- 
vre, &  tourmenté  d'un  mal  fans  remède, 
je  médite  avec  plaifir  dans  ma  retraite  1 
&  je  trouve  que  tout  efl  bien.  D'où  vien- 
nent ces  contradictions  apparentes  ? 

Vous  les  avez  vous-  même  expliquées  ; 
vous  jouiffez,  mais  j'efpére,  &  l'efpé- 
rance  embellit  tout.  J'ai  autant  de  pei- 
ne à  acquitter  cette  ennuyeufe  lettre  que 
vous  en  aurez  à  l'achever.  Pardonnez. 
moi,  grand  homme,  un  zèle  peut-être 
D  in. 


33  J.  J.  Rousseau 

indilcret ,  mais  qui  ne  s'epancheroit  pas 
avec  vous,  fi  je  vous  efhmois  moins. 
A  Dieu  ne  plaife  que  je  veuille  oifen- 
fer  celui  de  mes  Contemporains,  dont 
j'honore  le  plus  les  talens  ,  ôc  dont 
les  écrits  parlent  le  mieux  à  moi  coeur. 
Mais  il  s'agit  de  la  caule  de  la  providen- 
ce, dont  j'attens  tout.  Après  avoir  fi 
long-tems  puifé  dans  vos  leçons  des  con- 
solations 8c  du  courage,  il  m'eft  dur 
que  vous  m'otiez  maintenant  tout  cela, 
pour  ne  m'offrir  qu'une  efpérance  incer- 
taine de  vague,  plutôt  comme  un  palliatif 
âcluel  que  comme  un  dédommagement 
à  venir.  Non  j'ai  trop  fouffert  en  cette  vie 
pour  n'en  pas  attendre  dans  une  autre. 

Toutes  lesfubtilités delà  Métaphifique 
ne  me  feront  pas  douter  un  moment  de 
l'immortalité  de  Famé  &  d'une  provi- 
dence bienfaifante.  Je  la  fens ,  je  la  crois, 
je  la  yeux ,  je  l'efpére ,  je  la  défendrai  jus- 
qu'à mon  dernier  foupir,  &  ce  fera  de 
toutes  les  difputes  que  j'aurai  ibutenues  la 
feule  où  mon  intérêt  ne  fera  pas  oubué. 

Je  fuisj   Monûeur  &c. 


(39) 

POEME 

SUR  LE  DESASTRE 

DE    LISBONNE, 

OU  EXAMEN   DE   CET   AXIOME, 
TOUT  EST    BIEN. 

Par  M.  DE  VOLTAIRE, 

O  Malheureux  mortels  !  ô  Terre  dé- 
plorable ! 
O  de  tous  les  fléaux  aflèmblage  effro- 
yable ! 
D'inutiles  douleurs  éternel  entretien  ! 
Philofophes  trompés,  qui  criez,  Tout  ejî 

bien , 
Accourez  :    contemplez  ces   ruines  af- 

freufes  , 
Ces  débris,  ces  lambeaux,  ces  cendres 

malheureufes, 
Ces  femmes ,  ces  enfans ,  l'un  fur  l'autre 
entaffés , 

D  2  Sous 


40  POKMK   SUR    LE 

Sous  ces  marbres  rompus  ces  membres 

difperfés  ; 
Cent  mille  infortunés  que  laTerre  dévore, 
Qui   fii'glans,    déchires,    &    palpitans 

encore > 
Enterrés  fous  leurs  toits  terminent  fans 

fecours 
Dans  l'horreur  des  tourmens  leurs  la- 
mentables jours. 
Aux  eris   demi- formés    de  leurs    voix 

expirantes , 
Au  fpeclacle  effrayant  de  leurs  cendres 

fumantes , 
Direz  vous,  c'eft  l'effet  des   éternelles 

Loix, 
Qui  d'un  Dieu  libre  &  bon  réceffitent 

le  choix? 
Direz-vous,    en    voyant   cet    amas    de 

vi&imes , 
Dieu  s'eft  vengé,  leur  mort  eft  le  prix 

de  leurs  crimes  ? 
Quel   crime,   quelle  faute  ont  commis 

ces  enfans, 
Sur  le  fein  maternel  écrafés  &  fanglans  ? 
Lisbonne   qui  n'eft  plus,  eut-elle  plus 

de  vices 
Que  Londre,   que  Paris,  plongés  dans 

les   délires  ? 
Lisbonne  eft  abîmée,  Ôc  Ton  danfe  à  Paris. 

Tran- 


Des  astre  de  Lisbonne.      41 

Tranquiles  fpedlateurs,  intrépides  efprits. 

De  vos  frères  mourans  contemplant  les 
naufrages, 

Vous  recherchez  en  paix  les  caufes  des 
orages  ; 

Mais  du  fort  ennemi  quand  vous  fen- 
tez  les  coups, 

Devenus   plus   humains   vous    pleurez 
comme  nous. 

Croyez-moi,    quand  la  Terre  entr'ou- 
vre  fes  abîmes, 

Ma  plainte  eft  innocente,  &  mes  cris 
légitimes. 

Partout  environnés  des  cruautés  du  fort , 

Des   fureurs  des  médians,   des  pièges 
de  la  mort, 

De  tous  les  élémens  éprouvant  les  at- 
teintes , 

Compagnons  de  nos  maux ,  permettez- 
nous  les  plaintes. 

C'eft  l'orgueil ,   dites-vous,  Porgueil  fé- 
ditieux, 

Qui  prétend  qu'étant  mal ,  nous  pou- 
vions être  mieux. 

Allez  interroger  les  rivages  du  Tage  1 

Fouillez  dans  les  débris  de  ce  fanglant 
ravage , 

Demandez  aux  mourans  >  dans  ceféjour 
d'effroi  > 

D  3  Si 


42  POEME   SUR   LE 

Si  c'eft  l'orgueil  qui  crie,  0  Ciel, /écou- 
tez- moi , 

O  Ciel ,  ayez  pitié  de  T humaine  mi/ère. 

Tout  eft  bhn  y  dites -vous,  &  tout  eft 
nécejfaire. 

Quoi?  l'Univers  entier,  fans  ce  gouf- 
fre infernal, 

Sans  engloutir  Lisbonne,  eût  il  été  plus 
mal  ? 

Etes- vous  aiTurésquela  Caufe  Eternelle, 

Qui  fait  tout,  qui  fait  tout,  qui  créa 
tout  pour  elle, 

Ne  pouvoit  nous  jetter  dans  ces  trilles 
climats, 

Sans  former  des  volcans  allumés  fous  nos 
pas? 

Borneriez- vous  ainfi  la  Suprême  Puif- 
fan  ce  ? 

Lui  défendriez  -  vous  d'exercer  fa  clé- 
mence? 

L'éternel  Artifant  n'at-t-il  pas  dans  Ces 
mains 

Des  moyens  infinis  tout  prêts  pour  fes 
deiTeins? 

Je  défis  e  hua.blement,  fans  cfTcnfer  mon 
MJtre , 

Que  ce  gouffie  enflammé  de  fou\  h-e  6c 
de  fjlpê.re 

Eût  allumé  lès  feux  dans  le  fond  des 
déièrts.      »  Je 


Desastre  de  Lisbonne.      45 

Je  refpecle  mon  Dieu,  mais  j'aime  l'U- 
ni vers  : 

Quand  l'homme  ofe  gémir  d'un  fléau  fi 
terrible , 

11  n'eft  point  orgueilleux ,  hélas!  il  efl 
fenfible. 

Les  trirles  habnans  de  ces  bords  défoîés, 

Dans  l'horreur  des  toqrmens  feroient-ils 
confolés  y 

Si  quelqu'un  leur  difoit:  Tombez ,  mou- 
rez, tranquiles^ 

Tour  le  bonheur  du  Monde  on  détruit  voy 
aziks  ; 

&  autres    mains   vont    bâtir  vos    Falais 
embt  afés  ; 

D 'autre s  Peuples  naîtront  dans  vos  murs, 
écrafés; 

Le  Nord  va  S  enrichir  de  vos  pertes  fatales, 

7ous  vos  maux  font  un  bien  dans  les  Loix 
générales  ; 

Dieu  tous  voit  du  même  œil  que  les  vils 
ver  nnj]  eaux  > 

Dont  vous  fei  ez  la  proye  au  fond  de  vos 
tombeaux. 

A  des  infortunés  quel  horrible  langage  ! 

Cruels!  à  mes  douleurs  n'ajoutez  point 
l'outrage. 

Non,  ne  préfentez  plus  à  mon  cœur  agité 

Ces  immuables  lok  de  la  néceffité* 

Cet- 


44  POEME   SUR  LE 

Cette  chaîne  des  Corps ,  des  Efprits ,  & 

des   Mondes. 
O  rêves  de  Savans  !  ô  chimères  profondes! 
DilU  tient  en  main  la  chaîne,  &  n'eft 
point  enchaîné;  a 

Par 

a  La  chaîne  nniverfelle  n'eft  pas ,  comme  on 
l'a  dit ,  une  gradation  fuivie  qui  lie  tous  les 
erres.  II  y  a  probablement  une  diltance  im- 
roenle  entre  1  homme  &  la  brute,  entre  l'hom- 
me &  les  fubftances  iupérieures  ;  il  y  a  l'in- 
fini entre  Lieu  &  toutes  ks  lubftances.  Les 
Globes  qui  r  ulent  auteur  de  notre  Soleil  n'ont 
rien  de  ces  gradations  infenûbles ,  ni  dans  leur 
grofllur ,  ni  dans  leurs  diftances ,  ni  dans  leurs 
iateliites. 

Tope  dit  que  l'homme  ne  peut  favoir  pour- 
quoi les  Lunes  de  Jupiter  font  moin?  grandes  que 
Jupiter  3  il  Te  trompe  en  cela }  c'eft  une  erreur  par- 
donnable qui  a  pu  échapper  à  Ton  beau  génie. 
Il  n'y  a  point  de  Mathématicien  qui  n'eût  fait 
voir  au  Lord  Bollingbroke ,  &  à  Mr.  l'ope,  eue 
fi  Jupiter  étoit  plus  petit  que  les  Satellites ,  ils 
ne  peurroient  pas  tourner  autour  de  lui  ;  mais 
il  q'j  a  point  de  Mathématicien  qui  prie  dé- 
couvrir une  gradation  luivie'dans  les  corps  du 
Syftémc   Solaire. 

11  n'tft  pas  vrai  que  fi  on  ôtoit  un  atome 
du  Monde,  le  Monde  ne  pourroit  lubûller  :  & 
c'eft  ce  que  Mr.  de  bronzas,  lavant  Géomètre, 
remarqua  très  bien  dar.s  Ion  Livre  contre  Mr. 
Pope.  Il  paroit  qu'il  avoit  raifon  en  ce  point, 
quoique  fur  d'autres  il  ait  été  invinciblement 
réfuté  par  Mrs    Watbùrton  &   Siihoiïite. 

Cvtte  chaîne  des  événunejis  a  iii  admife  & 


Désastre  de  Lisbonne.      45* 
Par  fon  choix  bieiifaifant  tout  eft  dé- 
terminé : 

11 

très  -  ïngénieufement  défendue  par  le  grand  Phi- 
lolophe  Leibnitzi  elie  mérite  d'être  éclaircie. 
Tous  les  corps ,  tous  les  événemens  dépendent 
d'autres  corps  &  d'autres  événemens.  Cela  eft 
vrai:  mais  tous  les  corps  ne  lont  pas  nécetTai- 
res  à  l'ordre  &  à  la  confervation  de  l'Universj 
&  tous  les  événemens  ne  font  pas  eflfenusis  à 
la  férié  des  événemens.  Une  goûte  d'eau,  un 
grain  de  fable  de  plus  ou  de  moins ,  ne  peu- 
vent rien  changer  à  la  conftitution  générale» 
La  Nature  n'ett  anervie  ni  à  aucune  quantité 
précife ,  ni  à  aucune  forme  précife.  Nulle  Pla- 
nète ne  ék  meut  dans  une  Courbe  absolument 
régulière  ;  nul  être  connu  n'eft  d'une  figure 
précifément  Mathématique  :  nulle  quantité  pré- 
cife n'eft  requife  pour  nulle  opération  :  la  Na- 
ture n'agit  jamais  rigoureufement.  Ainfî  on  n'a 
aucune  raiibn  d'apurer  qu'un  atome  de  moins 
fur  la  Terre,  feroitla  caufe  de  la  deftrudion 
de  la  Terre. 

Il  en  eft  de-même  des  événemens.  Chacun 
d'eux  a  fa  caufe  dans  l'événement  qui  précède^ 
c'eft  une  chofe  dont  aucun  Philofophe  n'a  ja- 
mais douté.  Si  on  n'avoit  pas  fait  l'Opération 
Céfarienne  à  la  Mère  de  Céftr,  Céfar  n'auroit 
pas  détruit  la  République,  il  n'u'U  pas  adpté 
Ottave}  &  Ofîave  r/eût  pas  laiffé  l'tmpire  à 
Tibère.  Maxïmilien  époufe  l'Hé'itiére  de  la  Bour- 
gogne &  des  Pays-Bas ,  &  ce  mariage  devient 
la  fource  de  deux- cens  ans  de  guerre.  Mais 
que  Céfar  ait  craché  à  droite  ou  à  gauche»  que 
l'Héritière  de  Bourgogne  ait  arrangé  fa  coèffure 

d'une 


4$  POEME    3VK   LE 

11  eft  libre,   il  eft  juite,  il  n'eft  point 
implacable. 

Pour- 
«Tune  manière  ©u  d'une  autre)  cela  n'a  certai- 
nement rien  changé  au  fyftême  général. 

Il  y  a  donc  des  événement  qui  ont  des  effets, 
èc  d'autres  qui  n'en  ont  pas.  Il  en  eft  de  leur 
chaîne  comme  d'un  arbre  généalogique  j  on  y 
voit  des  branches  qui  s'éteignent  à  la  premiè- 
re génération,  &  d'autres  qui  continuent  la  race. 
Plulieurs  érénemens  refient  fans  filiation.  C'eft 
ainiî  que  dans  toute  machine  il  y  a  des  effets 
nécefTaires  au  mouvement ,  &  d'autres  effets  in- 
différens  qui  font  la  fuite  des  premiers ,  &  qui 
ne  produifent  rien.  Les  roues  d'un  caroffe  fer- 
vent à  le  faire  marcher  j  mais  qu'eHes  faflent 
voler  un  peu  plus  ou  un  peu  moins  de  poufc 
iiére ,  le  voyage  fe  fait  également.  Tel  eft  donc 
l'ordre  général  du  Monde ,  que  les  chaînons 
de  la  chaîne  ne  feroient  point  dérangés  par  un 
peu  plus  ou  un  peu  moins  de  matière  ,  par  un 
peu  plus  ou  un  peu  moins  d'irrégularité. 

La  chaîne  n'eft  pas  dans  un  plein  abfolu  •■,  il 
eft  démontré  que  les  Corps  Céleftes  font  leurs 
révolutions  dans  l'efpace  non  refilant.  Tout 
l'efpace  n  eft  pas  rempli.  Il  n'y  a  donc  pas  une 
luite  de  corps  depuis  un  atome  jufqu'à  la  plus 
reculée  des  Etoiles.  Il  peut  donc  y  avoir  des 
intervalles  immenfes  entre  les  êtres  fenlîbles , 
comme  entre  les  infenlibles.  On  ne  peut  donc 
affurer  eue  1  homme  foit  néceffairemeut  placé 
dans  un  des  chaînons  attachés  l'un  à  l'autre  par 
Une  fuite  non  interrompue.  Tout  ejl  enchaîne , 
ne  veut  dire  ^utre  choie,  finon  ,  que  tout 
eft  arrangé.   Ditu  eft  la  Caule  &  le  Maître  de 

cet 


Desastre  de  Lisbokne.       4/7 

Pourquoi  donc  fouffrons  -  nous  fous  un 

Mai rre  équitable?  * 
Voilà  le  nœud  fatal  qu'il  falloit  délier. 
Guérirez  vous  nos  maux  en  ofant  les  nier? 
Tous  les  Peuples  tremblans  fous  une 

Main  Divine  > 
Du  mal   que    vous  niez    ont    cherché 

l'origine. 
Si  l'éternelle  Loi  qui  meut  les  élémens, 
Fait  tomber  les  rochers  fous  les  efïbrts 

des  vents; 
Si  les  chênes  touffus  par  la  foudre  s'em- 

brafent , 
Ils  ne  reffêntent  point  les  coups  qui  les 

écrafent. 
Mais  je  vis ,  mais  je  fens ,  mais  mon  cœur 

opprimé 
Demande  des  (ecours  au  Dieu  qui  l'a 

formé. 
Enfans  du  Tout-  puifTant ,  mais  nés  dans 

la  mifére 
Nous  étendons-les  mains  vers  notre  com- 
mun Père 

Le 
€tî  arrangement.  Le  Jupiter  d'Homère  étolt 
l'efclave  des  Deftins,  mais  dans  une  Philofo- 
phieplus  épurée,  Dieu  eft  le  Maître  des  DeG 
tins.  Voyez  Clarke  Traité  de  l'Exigence  de  Dibu. 
*  Sub  Deo  jujlo  n*m%  mifer  nifi  mereatur. 
St.  Augustin, 
* 


^8  POEME   ÏUR    L3 

Le  vafe,  on  le  fait  bien,  ne  dit  point 

au  Potier, 
Pourquoi  fuis-je  fi  vil,  fi  foibte,  fi  grofiîer? 
Il  n'a  point  la  parole,  il  n'a  point  la  penfée; 
Cette  urne   en  fe  formant,  qui  tombe 

fracaflee , 
De  la  main  du  Potier  ne  reçut  point  un 

coeur, 
Qui    défirât  les   biens ,   &    fentit    fon 

malheur. 
Ce  malheur ,  dites-  vous ,  eft  le  bien  d'un 

autre  Etre. 
De  mon  corps  tout   fanglant  mille  in- 
fectes vont  naître: 
Quand  la  mort  met  le  comble  aux  maux 

que  j'ai  (ôufferts, 
Le  beau  fiulagement  d'être  mangé  ds$ 

vers  ! 
Trifles  calculateurs  des  miféres  humaines, 
Ne  me   coniolez  point;  vous   aigriflez 

mes  peines; 
Et  je  ne  vois  en  vous  que  l'effort  impui£ 

fant 
D'un    fier   infortuné    qui   feint    d'être 

content. 
Je  ne  fuis  du  grand  Tout  qu'une  foible 

partie; 
Oui:  mais  les  animaux  condamnés  à  la  vie» 
Tous  les  êtres  fèutens  nés  fous  la  mêmeloi, 

Vivent 


Desastre  de  Lisbonne.       49 

Vivent  dans  la  douleur,  6c  meurent  com- 
me moi. 

Le  vautour  acharné  fur  fa  timide  proie, 

De  fes  membres  fanglans  fe  repait  avec 
joie  : 

Tout  femble  bien  pour  lui ,  mais  bien- 
tôt à  fon  tour 

Une  aigle  au  bec  tranchant  dévore  le 
vautour. 

L'homme  d'un  plomb  mortel  atteint  cet-» 
te  aigle  altiére. 

Et  l'homme  au  champs  de  Mars  couché 
fur  la  ppuffiére , 

Sanglant,   percé  de  coups,  fur  un  tas 
d?  mourans 

Sert    d'aliment  affreux  aux  oifeaux  dé- 
vorans. 

Ainfi  du  Monde  entier  tous  les  membres 
gémiffènt , 

Nés  tous  pour  les  tourmens ,  l'un  par 
l'autre  ils  périflent: 

Et  vous  compoferez,  dans  ce  cachos  fatal, 

Des  malheurs  de  chaque  être  un  bon- 
heur général, 

Quel  bonheur  ?  ô  mortel ,  &  foible ,  6c 
miférable 

Vous  criez,  "fout  eft  bim7   d'une  voix 
lamentable  ; 

E  X/Uiir 


JO         P   O    E    M    E      SUR      L    S 

L'Univers  vous  dément,  6c  votre  pro- 
pre cœur 

Cent  fois  de  votre  efp'it  a  réfuté  Terreur. 

Elémens,  Animaux,  Humains,  tout  èft 
en  guerre  : 

Il  le  faut  avouer ,  le  mal  eft  fur  la  Terre  : 

Son  principe  fecret  ne  nouseft  point  connu. 

De  l'Auteur  de  tout  bien  le  mal  efl-  il 
venu  ? 

Eft-ce  le  noir  liphon  *,  le  barbare  Ari- 
mane  t , 

Dont  la  loi  tyrannique  à  foufTrir  nous 
condamne  ? 

Mon  efprit  n'admet  point  ces  monflres 
odieux  , 

Dont  le  Monde  en  tremblant  fit  autre- 
fois des  Dieux. 

Mais    comment   concevoir,    un   Dieu> 
la  bonté  même, 

Qui  prodigua  fes  biens  à  fes  enfans  qu'il 
aime , 

Et  qui  verfi  fur  eux  les  maux  à  pleines 
mains  ? 

Quel  œil  peut  pénétrer  dans  fes  profonds 
de:  (Teins  ? 

De  l'Etre  Tout  -  parfait  le  mai  ne  pou- 
voit  naître: 

II 
*  P-irrne  du  M  kl  ~hez  les  Egyptîns. 
J  Plincipf  du  JvIai,  chwi  les  £**£•»< 


Desastre  de  Lisbonne.        $i 

Il   ne  vient   point    (f  autrui  ,  *  puifque 

Dieu  feul  eft  Maître. 
Il  exifle,  pourtant.  O  trifles  vérités! 
O  mélange  étonnant  des  contrariétés  ! 
Un  Dieu  vint  confoler  notre  race  affligée; 
11  vifnala  Ttrre>&  ne  l'a  pdm  changée  ;t 
Un  Sophifte  arrogant  nous  dit  qu'il  ne 

Ta  pu  ; 
Il  le  pouvoit ,  dit  l'autre ,  &  ne  Ta  peint 

voulu  : 
Il  le  voudra  fans-doute.  Et  tandis  qu'on 

raifonne , 
Des    foudres    fouterrains    ergloutiiTent 

Lisbonne, 
Et  de  trente  Cirés  difperfent  les  débris, 
Des  bords  fanglans  du  Tage ,  à  la  Mer 

de  Cadis. 
Ou  l'homme  eft  né  coupable,  &  Ditu 

punit  fa  race, 
Ou  ce  Maître  abfolu  de   l'être  &    de 

Tefpace , 
Sans  courroux,    fans  pitié,  tranquille, 

indifférent , 
De  fes   premiers  décrets  fuit  l'éternel 

torrent  ; 

E  2  Ou 

*  Ceft-a-dire  d'un  autre  Princîpa. 

•J-  Un  Philofophe  Angfois  a  prétendu  que  le 
Monde  Phiiîque  avoit  du, être  changé  au  pre- 
mier avènement^  comme  le  MonUtc  Moral,. 


f2  POEME    SUR   LE 

Ou  la  matière  informe  à  Ton  Maître 
rebelle, 

Porte  en  foi  des  défauts  nhejfairts  com- 
me elle; 

Ou  bien  Dieu  nous  éprouve;  Se  ce  ré- 
jour  mortel  * 

N'efl:  qu'un  paiTage  étroit  vers  un  Mon- 
de éternel. 

Nous  efTuyons  ici  des  douleurs  pafTagéres. 

Le  trépas  eft  un  bien  qui  finit  nos  miféres. 

Mais  quand  nous  fortirons  de  ce  pafFage 
affreux , 

Qui  de  nous  prétendra  mériter  d'être 
heureux  ? 

Quelque  parti  qu'on  prenne ,  on  doit  fré- 
mir fans  doute  : 

Il  n'eft  rien  qu'on  connoiflè  ,  &  rien 
qu'on  ne  redoute, 

La  Nature  eft  muette,  on  l'interroge 
envain. 

On  a  befoin  d'un  Dieu,  qui  parle  au 
Genre  humain. 

Il  n'appartient  qu'à  lui  d'expliquer  fon 
ouvrage , 

De  confoler  le  fjible,  &  d'éclairer  le  fage. 

Ubom- 

*  Voilà  ayee  l'opinion  des  deux  Principes 
toutes  les  folutions  qui  te  préfentent  à  l'efprit 
humain  dao;  cette  grande  difficulté;  &  la  Ré- 
vélation feul  peut  enfeigner  ce  que  l'efprit  h»« 
fi^din  ne  fauroit  comprendre. 


Desastre  de  Lisbonne        53 

L'homme  au   doute,  à  Terreur,  aban- 
donné fans  lui 

Cherche  envaia  des  rofeaux  qui  lui  fer- 
vent d'appuis. 

Leitnitz   ne  me    m'apprend  point ,  par 
quels  nœud  invifibles 

Dans  le   mieux   ordonné   des  Univers 
poffibles  , 

Un  defordre  éternel  ,  un  cahos  de  mal- 
heurs, 

Mêle  à  nos  vains  plaifirs  de  réelles  dou- 
leurs ; 

Ni   pourquoi   l'innocent ,   akfi  que  le 
coupable , 

Subit  également  ce  mal  inévitable; 

Je  ne  conçois  pas  plus  comment  tout  (e- 
roit  bien: 

Je  fuis  comme  un  Docleur ,  hélas  1   je 
ne  fai  rien. 

Fiat  on    dit  qu'autrefois   l'Homme  avoit 
eu  des  ailes, 

Un    corps   impénétrable    aux    atteintes 
mortelles  à 

La  douleur,   le  -repas,   n'approchoient 
point   de  lui. 

De  cet  état   brillant,  qu'il    diffère  au- 
jourd'hui ! 

11  rampe,  il  fbuffre,  il   meurt  j  tout  ce 
qui  naît,  expiie. 

Jb  5  De 


£4  POEME   SUR   LE 

De  la  d«ftruc~tion  la  Nature  eft  l'Empire. 
Un  foible  compofé  de  nerfs  &  d'oiTemens, 
Ne   peut   être  infenfible   au  choc    des 

élémens  ; 
Ce   mélange  de  fang ,  de  liqueurs ,  & 

de  poudre , 
Puifqu'il  fut  aflemblé ,  fut  fait  pour  fe 

diflbudre  ; 
Et  le  fentiment  promt  de  ces  nerfs  délicats 
Fut  fournis  aux  douleurs ,  miniftres  du 

trépas. 
C'eft-là  ce  que  m'apprend  la  voix  de  la 

Nature. 
J'abandonne  FUton ,  je  rejette  Epicure. 
Bxyle  en  fait  plus  qu'eux  tous:  je  vais 

le  consulter  : 
La  balance  à  la  main,   Bayîe  enfdgné 

à  douter.  P* 

Affèz 
*  Une  centaine  de  remarques  répandues  dans 
k  Dictionnaire  de  Bayk>  lui  ont  fait  une  ré- 
putation immortelle.  ïl  a  laiifé  la  difpute  fur 
V origine  du  Mal.  indécife,  Chez  lui  toutes  les 
opinions  font  expolees;  toutes  les  raifon»  qui 
les  foutiennent,  toutes  les  raifons  qui  les  ébran- 
lent, font  également  approfondies  •■>  c'eft  l'A.- 
Vocat-Général  des  Philofophes,  mus  il  ne  don- 
ne point  fes  conclurions.  Il  cil  commt'  Cicéron, 
qui  fouvent  dans  fes  Ouvrages  Philofophiqucs 
foutient  fou  caractère  d'Académicien  iodé  , 
ainù  que  l'a  remarque  le  lavant  &  judici-eua 
£.bbé  d'OUvtf, 


'Désastre  de  Lisbonne        5$ 

Affèz  Cage  y  afîèz  grand  pour  être  fans 
fyftême 

II 

Je  crois  devoir  eflayer  ici  d'adoucir  ceux  qui 
s'acharnent  depuis  quelques  années  avec  tant 
de  violence  &  fi  vainement  contre  Bayle:  j'ai 
tort  de  dire  vainement ,  car  ils  ne  fervent  qu'à 
le  faire  lire  avec  plus  d'avidité:  ils  devroient 
apprendre  de  lui  à  ra'fonner  &  à^etre  modérés.1 
Jamais  d'ailleurs  le  Philofophe  Bayle  n'a  nié  ni 
la  Providence,  ni  l'Immortalité  de  l'Ame.  Oa 
traduit  Cicéron,  on  le  commente)  on  le  fait 
fervir  à  l'éducation  des  Princes.  Mais  que  trou-' 
ve-t-on  prefque  à  chaque  page  dans  Cicéron 
parmi  plufieurs  chofes  admirables  ?  On  y  trou« 
ve  que  s'il  efl  une  Providence,  elle  ejl  blâma' 
bli  d'avoir  donné  aux  hommes  uns  intelligence 
dont  elle  fiavoit  qu'ils  dévoient  abufer.  Sic  veftra 
ifta  providentia  reprehendenda  qu^  rationem 
dederit  eis  quos  fcierit  ea  perverfè  ulurosà 
(Libro  tertio  de  naturâ  Deorum.  ) 

Jamais  petfonne  na  cru  que  la  vertu  vînt  det 
Dieux,  &  on  a  eu  raifon,  Yirtutem  rauaquam  Deo 
acceptam  nemo  retulit ,  nimirùm  rectè.  Idem. 

Qu'un  criminel  meure  impuni ,  vous  dites  que 
les ,  Dieux  le  frappent  dans  fit  poftérité.  Uni  ville 
fouffriroit  elle  un  Légijlateur  qii  condamnerait  les 
petits  enfans  pour  les  crimes  de  leur  grand-pére* 
Ferretne  ulla  civûas  latorem  legis  ut  coudera» 
naretur  nepos  fi  avus  deliquiifet  ( 

Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  érrange  ,  c'eft  que" 
Cicéron  finit  fou  Livre  de  la  Nature  des  Dieux 
fans  réfuter  de  telles  afteftatiOns.  L  fouûent 
ep  cent  endroits  la  Mortalité  de  1  Ame  dans 

tel 


$5  POEME    SUR   LE 

11  les  a  tous  détruits  ,  &  fe  combat  lui- 
même  : 

Semblable  à  cet  Aveugle  en  bute  aux 
Philiftins, 

Qui  tomba  f>us   les  murs   abattus  par 
fes  mains. 

Que   peut  donc  de  Pefprit  la  plus  vafle 
étendue  ! 

Rien  :    le  Livre  du  Sort  fe  ferme  à  no- 
tre vue. 

L'hom- 

fes  Tufculanes  >  après  avoir  foutenu  Ton  Im- 
mortalité. 

Ii  y  a  bien  plus.  Ceft  à  tout  le?  Sénat  de 
Rome  qu'il  dit  dans  Ton  plaidoyer  peur  Clinn- 
tins  :  Quel  mal  lui  a  fait  lu  mort  ?  Nous  re* 
jettons  tout  les  Fables  ineptes  des  Enfers.  ÇhiejU 
ce  donc  que  la  mort  lui  a  ùtè  ,  Jinon  le  (entiment 
des  douleurs?  Quidilli  mors  attulit  mali,  nifi  for- 
te inepiis  ac  xabulis  ciucimur  ut  exiftimemus 
illum  apud  Inferos  iupplicia  perferre:  qua?  û  fiUfa 
iunt  qued  omnes  intelli^unt,  quid  ei  mors 
eripuit  prxter  ienium  doloris  l 

Enfin  dans  les  Lettres  où  le  cœur  parle ,  ne 
dit  il  pas,  Cttm  njn  ero  ,  fenfi  omni  canbo: 
Quand  je  ne  terai  plus,  tout  ièntiment  périra 
avec  moi. 

Jamais  Bayle  n'a  rien  dit  d'approchant.  Cepen- 
dant on  met  Ci  éton  entre  les  mains  de  la  Jeu- 
nefle  ,  on  tne  contre  Bayle.    Pourquoi? 

c'e't   que  les  homn.es  lOiU  inconlcqueilS ,   c'eil 

qu'us  îont  injuftes. 


Desastke  de  Lisbonne        $y 

L'homme  étranger  à  foi,  de  l'homme 

eft  ignoré. 
Que  fuis  -  je  ?  où  fuis  -  je  ?  où  vai  -  je  ?  6c 

d'où  fuis-je  lire?  * 
Atomes  tourmentés  fur  cet  amas  de  boue , 
Que  la  mort  engloutit ,  &  dont  le   fort 

fe  joue, 
Mais  atomes  penfans,atômes  dont  les  yeux 
Guidés  par  la  penfée  ont  mefuré  les  Cieuxj 

Au 
*  Il  eft.  clair  que  l'homme  ne  peut  par  lui-» 
même  être  inftruit  de  tout  cela.  L'efprit  hu- 
main n'acquiert  aucune  notion  que  par  l'expé- 
rience j  nulle  expérience  ne  peut  nous  appren- 
dre ni  ce  qui  étoit  avant  notre  exiitence  ,  ni 
ce  qui  eft  après,  ni  ce  qui  anime  notre  exi£ 
tence  préfente.  Comment  avons  -  nous  reçu  la 
vie  ?  quel  reflbrt  la  foutient  ?  comment  notre 
cerveau  a-t-il  des  idées  &  de  la  mémoire  ?  com- 
ment nos  membres  obéiiTent-ils  incontinent  à 
notre  volonté?  &c.  nous  n'enfavons  rien.  Ce 
globe  eft  il  feul  habité?  À-t-il  été  fait  après 
d'autres  globes,  ou  dans  le  même  inftant  ?  Cha« 
que  genre  de  plantes  vient-il  ou  non  d'une  pre- 
mière plante  ?  Chaque  genre  d'animaux  eft  -  il 
produit  ou  non  par  deux  premiers  animaux  ? 
Les  plus  grands  Philofophes  n'en  favent  pas  plus 
fur  fts  matières  que  les  plus  ignorans  des  hom- 
mes. Il  en  faut  revenir  à  ce  proverbe  populaire: 
La  poule  a-t-dleété  avant  l'œuf,  ou  l'œuf  avant  la 
foule  ?  Le  proverbe  eft  bas  :  mais  il  confond 
la  plus  haute  fagefte,  qui  ne  fait  rien  fur  les 
premiers  principes  des  choies  fans  un  fecours 
furnaturel. 


5S  POEME    SUR    LE 

Au  feinde  l'Infini  nous  élançons  notre  être, 
Sans  pouvoir  un  moment  nous  voir  & 

nous  conn  i  re. 
Ce  Monde ,  ce  Théâtre ,  8c  d'orgueil 

6c  d'erreur, 
Eft  plein  d'infortunés  gui  parlent  de  bon- 
heur. 
Tout  fe  plaint,  routgémit  en  cherchant  le 

bien  -  être  ; 
Nul  ne  voudrait  mourir,  nul  ne  vou- 

droit   re:.a;tre. 
Quelquefois  dans  nos  purs  corfacrés  aux 

doi. leurs , 
Par  la   main  du  pLifir    nous  eiTLyons 

nos   pleurs. 
Mais  le  plaifir  s'envole  ôc  paiTe  comme 

une  ombre. 
Nos  chagrins,  nos  regrets,  nos  pertet 

font  fans  nombre. 
Le  parlé  n'eft    pour    nous  qu'un  tiifle 

fouvenïr; 
Le   prefent  eft  uff.eux,    s'il  n'eft  point 

d'avenir  , 
Si  la  nuit  du  tombeau  détruit  l'être  qui 

perle. 
Un  j'ur  tout  Jera  bien  ,   voilà  notre   ef- 

pérance; 
l'ont  eft  lien  aujourd  but ,   v- -ilà  lTluilon. 
LcsScg^s  me  trompaient,  &.  Di^v  leui 

a  raiibn.  Hum- 


Desastre  de  Lisbonne        59 

Humble  dans  mes  foupirs ,  fournis  dans 

ma  {0  uffrance , 
Je  ne  m'élève  point  contre  la  Providence. 
Sur  un  ton  moins  lugubre  on  me  vit 

autrefois , 
Chanter  des  doux  piaifirs  les  féduifantes 

Ioîx. 
D'autres  tems,  d'autres  moeurs  ;  infiruit 

par  la  vieilieffe , 
Des  humains  égarés  partageant  la  foi- 

bleiTe,  ' 
Dans  une  épaiiTe  nuit  cherchant  àm'é- 

clairer , 
Je  ne  faiquefouffrir,&  non  pas  murmurer. 
Un  Calife  autrefois  à  fon  heure  dernière 
Au  DïcU  qu'il  adoroit  dit  pour  toute 

prière  : 
Je  t'apporte,  0  feul  Roi,  feul  Etre  illimité , 
T'ont  ce  que  turf  as  point  dans  ton  immenfuêy 
Les    défauts,  les   regrets ,    les    maux   fy 

t  ignorance. 
Mais  il  pouvoit  encore  ajouter  l'Es- 
pérance. * 
*  La  plupart  des  hommes  ont  eu  cette  Efté- 
rance,  avant  même  qu'ils  euftent  le  fecou^s  de 
la  Révélation.  L'efpoir  d'être  après  la  mort, 
eft  fondé  fur  l'amour  de  l'êcre  pendant  la  vie  ; 
il  eft  fondé  fur  la  probabil.té  que  ce  qui  peu- 
fera.  On  n'en  a  point  de  démonstration}  parc© 
e^u'uue  choie  démontrée  eft  une  choie  don-  le 

COflj 


60  Poèmes  tt  rle 

contraire  eft  une  contradi&ion ,  &  parce  qu'il 
n'y  a  jamais  eu  de  difputes  fur  les  vérités  dé- 
monnées.  Lucrèce  pour  détruire  cette  Lfpéran- 
ce  apporte  dans  fon  troiûéme  Livre  des  argu- 
mens  dont  la  force  arfltie,  mais  il  n'oppole  qu« 
des  vraisemblances  à  des  vrailemblances  plus 
foi  tes.  Plufîeurs  Romains  ptnloient  comme  Lu- 
crèce; &  on  chantoit  fur  le  Théâtre  de  Rome; 
fojl  mertem  nih'u  efl}  ïlriijl  rien  après  la  mort. 
Mais  l'inftinltj  laraifon,  le  befoin  d'être  cen- 
folé,  le  bien  delà  Société  prévalurent;  &  le9 
hommes  ont  toujours  eu  l'efpérance  d'une  vie 
à  venir.-  efpérance  à  la  vérité  fouvent  accom- 
pagnée de  doute.  La  Révélation  détruit  le  dou* 
U ,  &  met  la  certitude  à  la  place. 


F  I  N. 


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